Les amis de Clio

L'alliance entre le passé et le présent
 
AccueilAccueil  FAQFAQ  RechercherRechercher  S'enregistrerS'enregistrer  MembresMembres  GroupesGroupes  Connexion  

Partagez | 
 

 Les anticipations militaires

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas 
AuteurMessage
AlexandreleGrand
sage mythonaute
avatar

Nombre de messages : 57
Age : 31
Localisation : Tours
Date d'inscription : 18/02/2007

MessageSujet: Les anticipations militaires   Dim 25 Fév 2007 - 20:39

Les anticipations militaires en Europe de 1870 à 1918

Les anticipations militaires sont des fictions se déroulant généralement dans les cent années suivant le date de rédaction. La guerre est le thème central de ces oeuvres.

Les premières manifestations du genre sont très anciennes. Ainsi l’historien latin Tite-Live se serait amusé, dans sa jeunesse, à imaginer ce qu’aurait pu donner une confrontation entre la phalange macédonienne d’Alexandre le Grand et les légions romaines- cet amusement se retrouve d‘autre part dans certains combats de gladiateurs qui combattaient sous les couleurs carthaginoises contre d‘autres aux couleurs romaine. Mais ce fut véritablement après 1870 que le genre se développa, reflétant la xénophobie ou le pacifisme des auteurs, ainsi que de nouvelles craintes face aux principales applications militaires des progrès techniques issus de la révolution industrielle.

La publication, de façon anonyme, d’une brochure intitulée La bataille de Dorking, à Londres en 1871, lança véritablement la mode des anticipations militaires: traduites dans toute l’Europe elles décrivaient l’invasion de la Grande-Bretagne par l’Empire allemand, à travers le récit d’un soldat anglais. D’une grande crédibilité au point de vue militaire, l’oeuvre était en fait due à Sir Chesney, vétéran des guerres coloniales dans l’empire britannique, qui souhaitait mettre en garde son gouvernement et l’opinion publique contre les lacunes du système de défense de l’Angleterre. En effet en dehors de sa flotte l’île était pratiquement sans défense, la majorité des troupes terrestres servant aux colonies. Le succés de La bataille de Dorking, en Europe témoigne des préoccupations de l’époque. L’Empire allemand et la Grande-Bretagne étaient alors les deux plus grandes puissances mondiales, mais, surtout, l’Angleterre allait désormais devenir, dans les anticipations militaires, le pays le plus attaqué. A ce sujet, il est intéressant de s’arrêter sur l’oeuvre du « capitaine Danrit », de son vrai nom Émile Driant(1855-1916). Officier de carrière tué au début de la bataille de Verdun, il écrivit des milliers de pages d’anticipation militaire, caractérisées par leur idéologie belliciste et xénophobe. L’invasion jaune (1905) racontait, dans un véritable délire raciste, l’invasion de l’Europe par les armées chinoises et japonaises, une Europe trahie par l’Angleterre mais galvanisée par le Kaiser de l’Empire allemand. Driant allait même plus loin en inventant un dialogue entre un journaliste français et le Kaiser, au cours duquel il défendait l’idée d’un rapprochement franco-allemand. Cette vision était alors très représentative de l’opinion publique française, encore indigné par les méthodes utilisées entre 1899 et 1902 par l’armée britannique pour réprimer la rébellion des Boers, colons sud-africains d’origine hollandaise. De plus, les rivalités coloniales exposées au grand jour par l’affaire de Fashoda, en 1898, exacerbaient l’anglophobie de certains Français. L’invasion jaune, signé « capitaine Danrit », avait été précédé de L’invasion noire en 1898, toujours de Driant, mais ces textes, particulièrement raciste, n’étaient pas isolés. La vision d’une « race blanche » assiégée par le reste du monde se retrouvait dans La guerre infernale, roman-feuilleton paru en 30 fascicules en 1908. Le titre du fascicule 21 résume bien cette vision du monde : La muraille blanche. Ce racisme et cette perception apocalyptique de la destinée de la « race blanche » remontait au Comte de Gobineau (1816-1882), diplomate et écrivain français qui affirma la supériorité des « races nordiques » dans son Essai sur l’inégalité des races humaines (1853-1855) ; 1876, le comte écrivit Amadis, poème allégorique en vers libres, qui s’est terminé par la défaite des « dieux blonds » face au « démon noir » et montrait l’Europe submergé par les Mongols. De plus L’invasion jaune parue en 1905, juste après la défaite de la Russie face au Japon : première victoire d’un pays asiatique confronté à la « race blanche ».

Cependant les anticipations militaires ne s’illustrèrent pas seulement dans les tristes domaines du racisme et de la xénophobie : elles furent parfois prophétiques et même résolument pacifistes. Sir Chesney écrivit La bataille de Dorking pour alerter ses contemporains : dans ce même esprit, un collectif anonyme, vraisemblablement composé d’officiers, publia en France, en 1913 La guerre des ailes, texte qui insistait sur le rôle de l’aviation dans les guerres futures ; le style de l’ouvrage est celui d’un rapport militaire et non d’une oeuvre romanesque. L’invasion noire et La guerre de demain (1889-1896) de Driant participent eux aussi à ces deux genres : dans le premier ouvrage, le capitaine présentait des automates combattants mais surtout de gaz de combat et concluait même sur une guerre bactériologique! Notons que c’est lorsque ces inventions semblaient les plus délirantes que Driant devenait prophètique car, à l’inverse, dans La guerre de demain(1889-1896) l’auteur présentait avec grand sérieux ce qui, à l’époque, était à la pointe du progrès militaire : forts flottants ou canons boomerangs, or aucun de ces matériels ne fut véritablement utilisé. Si Driant semblait enthousiaste devant les progrès de la science dans le domaine militaire, cette vision était loin d’être partagée comme l’illustre bien l’oeuvre de Robida.
Albert Robida naquit en 1848 : il se rendit célèbre par l’illustration des grands textes de la littérature, mais aussi par ses peintures du monde futur. En outre il même parfois écrivain.

Dans Anticipations (1902) Robida imagine des inventions telles que l’arme aérienne ou les hommes grenouilles. Cependant à l’inverse de Driant il ne se prenait pas forcément au sérieux, n’hésitant pas à présenter des lancier sous-marins en scaphandre chevauchant des espadons. Mais ces visions fantaisistes pouvaient annoncer les comportements futurs devant la guerre : dans Le XIXe siècle(1883) il montra des spectateurs parisiens se délectant de la transmission en direct d’un combat dans le Sahara ; la mise en scène des récentes guerres dans le golfe persique a confirmé ses prévisions…

Après 1900, la vision de Robida devint clairement pessimiste et pacifiste comme le montre La guerre infernale qu’il illustra et écrivit avec Giffard en 1907-1908. La guerre infernale se décomposait en deux parties : la première relatait le déroulement d’une guerre située en 1937, entre la France, l’Angleterre et le Japon d’une part, l’Allemagne et les États-Unis d’autre part ; la seconde partie, moins originale et devant sans doute plus à Giffard qu’à Robida, allait du fascicule 21 au fascicule de 30 et présentait une énième alliance de la race blanche contre la race jaune. L’aspect le plus intéressant de ce roman-feuilleton était la doctrine militaire exposée : Robida n’avait pas une vision héroïque et chevaleresque du combat, il pressentait la guerre totale. Par exemple le roman décrivait l’incendie de Munich : 18 000 foyers allumés en trois cercles concentriques de telle sorte qu’aucun des habitants ne s’enfuit: ce récit préfigurait donc les bombardements de masse de la seconde guerre mondiale, en particulier celui de Dresde, le 14 février 1945. Dans La guerre infernale les officiers français étaient présentés massacrant des trains de voyageurs. Robida était donc très éloignée de l’esprit cocardier de l’époque. À partir de la guerre de 1914-1918, Robida allait devenir encore plus pessimiste, n’hésitant pas à critiquer les progrès de celle qu’il qualifiait de « gueuse de science » . Dans L’ingénieur von Satanas (1919) Robida présentait une terre en guerre depuis vingt ans, ravagé par les bombardements, polluées par les gaz de combat, aux populations esclaves dans les usines d’armement, sorte de préfiguration du camp de concentration de Dora, un savant lassé du massacre inventait un système empêchant la fabrications d’explosifs mais la guerre continuait au couteau et à la massue. Le pessimisme de Robida ne portait pas tant sur la science que sur les hommes qui s’ingéniaient toujours à la pervertir ; comme le dira plus tard Albert Einstein : « la troisième guerre mondiale commencera avec la bombe atomique et se poursuivra avec des massues».

Les anticipations militaires des années 1870-1918 témoignent des peurs et des haines des auteurs et de leurs lecteurs. Mais, outre cet intérêt sociologique rétrospectif, elles demeurent parfois passionnantes par leurs aspects prophètiques. Loin de disparaître, le genre persista dans l’entre-deux-guerres, tout en devenant moins productif d’un point de vue scientifique.

De nos jours, le genre est toujours aussi prisé de certains amateurs et il n’a rien perdu de ses aspects politiques et polémiques comme le montre le succès des romans de Tom Clancy, assez proches de l’esprit des néoconservateurs de l’entourage de Georges Walter Bush.

Pour en savoir plus.
Philippe Mellot, Les maîtres du fantastique et de la science-fiction 1907-1959, Editions Michel Trinckvel, 1997.
Philippe Brun, Albert Robida, édition Promodis, 1984.
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
 
Les anticipations militaires
Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Revenir en haut 
Page 1 sur 1
 Sujets similaires
-
» (1956) Des militaires canadiens voient et photographient un ovni Alberta, Canada
» Les projets militaires d'étude des ovnis de 1957 à 1969
» LES OUVRIERS MILITAIRES DE LA MARINE DE 1808 A 1813
» Site Mémorial Militaires du 1er Empire décédés
» Les ouvrages militaires

Permission de ce forum:Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum
Les amis de Clio :: LE PASSE :: Le XIXe siècle-
Sauter vers: