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 La Censure dans la Litérrature Russe du XIXe siècle

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AlexandreleGrand
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MessageSujet: La Censure dans la Litérrature Russe du XIXe siècle   Jeu 1 Mar 2007 - 14:40

C’est au XIXème siècle que la Russie va voir fleurir sa littérature. Avant cette période, aucun chef d’œuvre littéraire ne fut mondialement connu. Cette période comprend Pouchkine, Lermontov, Tourgueniev, Dostoïevski, Tolstoï et Tchékhov.

La majeure partie de la littérature russe du XIXème siècle parut d’abord dans la presse périodique et non sous forme de livres.

La censure est une création du XIXème siècle mais des contrôles existaient déjà auparavant souvent exercés par l’Eglise. Sous Catherine II, de vagues mesures avaient été promulguées et deux écrivains furent emprisonnés et exilés. Il fallut attendre 1804 et le règne d’Alexandre Ier pour que fut mise en vigueur la première censure organisée. D’abord assez tolérante, elle se fit bientôt plus dure surtout sous Nicolas Ier. Après son avènement, un nouveau statut de la censure fut publié le 10 juin 1826.

On peut lire dans le paragraphe 186 : « En dehors des manuels de logique et de philosophie nécessaires pour la jeunesse, d’autres œuvres du même ordre remplies des raisonnements futiles et funestes de l’époque moderne ne doivent être imprimés dans aucun cas. » Les paragraphes 177 à 181 prescrivent « de faire attention au but et à l’esprit des œuvres historiques, statistiques et géographiques, à moins qu’elles ne contiennent rien de défavorable au régime monarchique et aucun raisonnement arbitraire. » Mais c’est de 1848 à 1855 que la censure sévit le plus.

Malgré tout, la littérature se développa juste à ce moment-là alors que, selon Nikitenko lui-même censeur, le nombre des censures était plus élevé que celui des volumes parus dans l’année. Parmi les corps constitués qui contrôlèrent ou censurèrent la littérature entre 1804 et 1855, on trouve le ministère de l’éducation, les autorités militaires, l’Eglise, les universités, la seconde et la troisième section de la Chancellerie impériale, le ministère des Transports, le ministère de la Police, la direction des Chemins de fer, la Commission qui surveillait la construction de la cathédrale St Isaac à St Petersbourg et même l’administration des haras nationaux. Pratiquement tout service administratif pouvait exercer une censure et il est donc remarquable que tant d’écrits aient été publiés.

De 1804 à 1865, la censure avait surtout été préventive, ce qui signifiait que tout œuvre devait être soumise à une ou plusieurs autorités avant publication. Mais elle était aussi répressive et l’approbation d’un premier censeur ne garantissait nullement des objections ultérieures.

Sous Alexandre II, la censure se fit plus libérale. En 1865, de nouveaux règlements intervinrent ; en principe temporaires ils sont demeurés en vigueur pendant quarante ans. Leur principal effet fut de réduire la censure préventive. Tous les écrits originaux russes de plus de dix pages ou les traductions de plus de vingt pages pouvaient désormais être publiés sans approbation préalable, de même pour les publications des sociétés savantes et les éditions ou traductions des ouvrages grecs ou latins. Les nouveaux règlements supposaient une censure plus sévère des périodiques que des livres. C’est pour ça que Tchékhov s’accommodait des coupures imposées pour une prépublication dans la presse, sachant qu’il pourrait rétablir le texte intégral lorsque celui-ci paraîtrait en volume.


Mais même les périodiques jouirent de plus de facilités : ils avaient le choix entre une censure préalable et une censure répressive. Par contre, ces dispositions ne furent valables que pour la presse de Moscou et de St Petersbourg. La censure préventive était maintenue en province. Après 1865, la censure incomba principalement au ministère de l’Intérieur mais celle de l’Eglise s’exerçait toujours et le théâtre était soumis à une censure spéciale. Les ingérences dans les publications variaient avec le climat politique ; ainsi le règne d’Alexandre III vit un retour à la sévérité.


Les sanctions comprenaient avertissements, réprimandes, blâmes, amendes, confiscations de périodiques, exil, surveillance policière et trait caractéristique de Nicolas Ier : la détention dans une maison de santé. Ainsi lorsqu’il s’agissait d’étudiants, Nicolas Ier les convoquait chez lui, leur adressait des reproches paternels et les expédiait comme soldats dans une lointaine garnison ou quelquefois les enfermait pour quelques temps dans une maison de santé. Cette dernière mesure s’appliqua à Tchaadaïev, critique impitoyable des conditions sociales de son pays, car il avait déclaré dans une lettre philosophique que « le destin de la Russie devait servir de leçon et d’avertissement aux autres peuples. » De nombreux périodiques furent interdits de publication, ainsi, en 1863, Le Temps, la revue de Dostoïevski fut interdite à propos d’un article sur la rébellion polonaise interprété comme une attaque contre la politique du gouvernement. D’autres moyens pouvaient également paralyser les revues comme la suppression de la publicité, source essentielle de leurs revenus.


Les autorités tentaient d’empêcher l’expression d’opinions subversives, athées, révolutionnaires…mais elles se préoccupaient beaucoup moins de répandre de bons principes. Elles ne cherchaient pas à inculquer une idéologie officielle. La censure était tout à la fois morale, politique et religieuse. Même un écrivain comme Tchékhov fut souvent obligé de supprimer des détails, quant aux relations sexuelles de ses personnages et d’estomper l’âpreté des querelles familiales, afin que ses nouvelles pussent être lues « en famille ».


La tâche du censeur n’était pas facile. Un comité était chargé de censurer les censeurs, les soumettant à leur propre régime. Un censeur pouvait se voir puni pour manque de vigilance, et être arrêté et mis en prison. Aussi les censeurs s’opposaient souvent à des textes inoffensifs pour montrer que rien ne leur échappait. C’est pourquoi l’interdit fut jeté sur des expressions comme « force de la nature », « libre comme l’air » et que les empereurs romains aient toujours « péri » et n’aient jamais été « assassiné », peut-être pour décourager d’éventuels régicides. On soupçonnait aussi les partitions musicales de masquer quelque sinistre message.

Voici quelques exemples de censures stupides :
« Dans le calme désert, inconnu de tous, je voudrai atteindre auprès de toi la félicité. »

Objection : « C’est une pensée dangereuse ; l’auteur ne veut pas continuer le service du tsar pour être auprès de bien-aimée ; la félicité ne s’acquiert pas auprès d’une femme, mais par la foi évangélique".

Un autre chante « le sourire céleste » de son élue, il voudrait « faire entendre sa lyre, installé à ses pieds, et sacrifier sa vie. »

Riposte : « La femme est indigne de voir nommer son sourire céleste. La pose choisie par le poète est humiliante pour un chrétien ; s’il sacrifie sa vie, que restera-t-il à Dieu ? »








Page de garde d’un almanach littéraire représantant la librairie Smirdine, 1834.
Dessin de Sapojnikov et gravure de Galaktionov.

Pouchkine fut un des martyres de la censure. Nicolas Ier se croyait son bienfaiteur parce qu’il l’avait rappelé de l’exil, l’avait pensionné dans son domaine de Mikhaïlovskoïe et s’était érigé en censeur personnel de son œuvre. Une brève pièce de Tchékhov, Sur la Grand-Route, fut interdite parce que trop « noire ». Dans Résurrection, la censure imposa à Tolstoï au moins cinq cents modifications, dont la suppression d’une scène de satire contre l’église orthodoxe. La plus importante des œuvres brèves de Dostoïevski, Mémoires écrits dans un souterrain, fut gâchée, dit-il, par « ces porcs de censeurs » qui « supprimèrent le passage où je démontrais la nécessité de la foi dans le Christ ».

Enfin il existait une autocensure, normale dans cette atmosphère de tyrannie. Les preuves en sont rares mais il y a l’exemple de Tchékhov écrivant que Ma Vie « donnerait sûrement une image fausse et incomplète, car, bien que les coupures imposées eussent été plus tard réparées quand l’histoire parut en volume, en l’écrivant, je ne pouvais oublier que mon texte était destiné à un périodique soumis à la censure. »

Cependant les écrivains parvinrent quand même à se faire entendre. L’une des techniques utilisées était l’allusion en « langue ésopique », terme inventé par le satiriste Saltykov-Chtchedrine : tout procédé « indirect » convenait, d’autant que le lecteur russe était passé maître dans l’art de lire entre les lignes.

On échappait aussi à la censure en faisant circuler clandestinement les manuscrits. La pièce de Griboïedov, Le Malheur d’avoir trop d’esprit, passa de main en main pendant cinq ans avant d’être représentée et publiée. Même après la publication, elle continua de circuler car, selon un contemporain, la première version ne contenait que le « malheur », tout « l’esprit » ayant été censuré.

Il y avait plusieurs autres façons de contourner la loi. On avait, par exemple, pris l’habitude d’attaquer la presse étrangère en la citant abondamment, ce qui était le meilleur moyen de la faire connaître. Certains périodiques russes paraissaient à l’étranger, à seule fin d’être répandu clandestinement eu Russie.

Ce qui peut paraître étrange peut être le fait qu’il y ait en quelque sorte l’apogée de la littérature alors que l’Etat n’hésitait pas à censurer tout ce qui ne lui convenait pas. Certains ont trouvé une solution dans ce paradoxe. Selon eux, un régime dur, autoritaire peut parfois stimuler la création artistique en détournant les esprits des problèmes sociaux.





Pour en savoir plus :

• ETKIND-NIVAT-SERMAN-STRADA (Dir.), Histoire de la littérature Russe, le XIXe siècle : l’époque de Pouchkine et de Gogol, Tome 2, Fayard, Paris, 1996.

• LEROY-BEAULIEU Anatole, L’empire des Tsars et les russes, Tomes 1-2-3, éditions l’Age d’Homme, coll. Histoire et Civilisations, Lausanne, 1988.

• SCOT Jean-Paul, La Russie de Pierre le Grand à nos jours, Armand Colin, coll. U, Paris, 2000.
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